Au début des années 1990, Dayton, dans l’Ohio, est une ville particulièrement animée à l’approche des fêtes de Noël.
Les rues se parent de décorations. Une parade de Noël est organisée, suivie notamment de la parade des enfants et de différentes festivités qui rythment cette période de l’année.
C’est au cours de la première parade que le sapin de Noël est officiellement illuminé. Sur la place du palais de justice, les décorations illuminent les lieux et donnent à la ville une atmosphère festive.
« C’était une jolie période de l’année, un Noël plein de gaieté à Dayton », se souvient la journaliste Wendy Williams.
Dans la partie nord de Dayton, l’esprit de Noël règne au sein de la famille Gullette.
« Noël était la seule fête de l’année où on était tous réunis, raconte Rhonda Gullette, la sœur de Danita Gullette. En grandissant, quand on a une famille nombreuse, on n’a pas qu’un seul cadeau, peu importe si c’est un petit ou un gros cadeau. Pour moi, le moment le plus important à Noël, c’était notre grande célébration tous ensemble. Ma mère était un vrai cordon bleu. Et elle nous préparait un incroyable repas de Noël. L’un de mes plats favoris, c’était le chili. Quel délice ! Il y avait du chili, du pain de maïs. C’était ça notre Noël. Et c’était magique. »
Cette année-là, comme aux Noëls précédents, Rhonda, ses sept frères et sœurs, et leurs enfants arrivent ensemble pour préparer Noël chez leur mère.
« Je suis l’aînée de huit frères et sœurs, poursuit Rhonda. Donc on forme une belle tribu. Quand on est issu d’une grande famille, on entend parler de gens qui perdent très tôt leurs frères et sœurs. C’était une grande crainte pour moi. Alors je veillais sur eux. Je suis devenue le bras droit de ma mère. Et c’était la dynamite de ma famille. »
Rhonda est particulièrement enthousiaste à l’idée de passer ce Noël avec sa sœur de 18 ans, Danita, et sa fille de 2 ans.
« Je me souviens de ce jour-là comme si c’était hier, raconte Rhonda. Je travaille à la base aérienne Wright-Patterson. Et ils nous ont laissé partir tôt. Je suis allée directement chez ma mère. Danita devait aller travailler. Elle venait de déposer ma nièce. Ma sœur était d’une grande tendresse, d’une extrême tendresse. Quand elle a eu sa fille, elle a cru qu’elle allait devoir arrêter ses études. Je lui ai dit : “Non, ça n’arrêtera rien du tout. Je vais t’aider à élever ce bébé.” Elle a été acceptée au Comunity College de Sinclair et travaillait à plein temps tout en élevant une petite fille. Dominique avait 2 ans. En cette veille de Noël, ma mère avait déjà cuisiné son chili, et j’avais apporté des cadeaux. Ma nièce était heureuse. On attendait simplement que ma sœur rentre du travail. On s’est tous assis et on a attendu. Et vers 22h, le téléphone a sonné. Et j’ai décroché et j’ai dit : “Allô ! Allô !” Pas de réponse. Alors j’ai raccroché. Quand j’ai posé le téléphone, j’ai pris ma nièce dans les bras et j’ai dit : “Mama, je rentre. On ne fera pas la fête ce soir. On la fera demain.” Maman m’a dit : “D’accord, on la fera demain.” »
Pendant ce temps, le lieutenant de la Police de Dayton, Doyle Burke, passe lui aussi le soir de Noël en famille.
« Le soir de Noël, comme nous le faisons habituellement, j’ai emmené ma femme et nos deux jeunes enfants chez ma grand-mère en banlieue de Dayton pour le repas de Noël en espérant pouvoir fêter Noël jusqu’au bout, ce qui est rare quand on travaille à la Criminelle », raconte Burke.
Peu après 22h, alors que le lieutenant Burke profite de son dîner de Noël, son bipeur se met à sonner.
« J’ai appelé le Central qui m’a dit qu’il y avait eu une fusillade devant une cabine téléphonique dans le nord-ouest de Dayton », explique-t-il.
Les enquêteurs arrivent sur les lieux et découvrent une adolescente noire tuée par balles.
« Sur la scène de crime, il y a évidemment du sang, décrit Burke. Visiblement, elle était devant la cabine quand elle a été touchée. Elle a reçu cinq balles. Les balles s’étaient logées dans la poitrine, dans les jambes et dans la main, ce qui est une blessure défensive. Elle a dû essayer de faire barrière, de se protéger contre l’attaque. »
Les douilles sur le sol fournissent le premier indice.
« Il s’agissait de munitions en aluminium qu’on appelle Blazer, poursuit Burke. Ce sont des munitions non rechargeables réservées aux tirs sportifs. Évidemment, ce sont des balles qui tuent, mais elles n’ont pas été conçues pour ça. C’était assez rare sur une scène de crime. C’est ce qui sortait de l’ordinaire dans cette affaire dès le départ. »
Les manuels scolaires trouvés dans le sac à dos de la victime permettent de l’identifier : il s’agit de Danita Gullette.
« En examinant la scène, ce qui m’a frappé, c’est que la victime n’avait ni chaussure ni manteau alors qu’il faisait froid, souligne Burke. Évidemment, elle n’avait pas marché pieds nus. Donc le vol s’est ajouté à l’homicide. »
Les enquêteurs passent alors un appel douloureux à la famille de Danita pour annoncer la nouvelle.
« Ma mère m’a appelé et m’a dit que Danita était morte, raconte Rhonda. Quand elle m’a dit qu’elle était décédée, j’ai jeté le téléphone. J’ai couru jusqu’à la porte et je me suis mise à hurler, à pleurer. J’implorais le seigneur pour que ce ne soit pas vrai. J’étais à deux doigts de perdre la tête parce que ma sœur était tout pour moi. »
Pour les enquêteurs, le vol constitue alors une première piste.
« Imaginer que quelqu’un s’était fait tuer pour une paire de chaussure et un manteau, c’était horrible et, à ce stade, cette hypothèse n’était pas à exclure », explique Burke.
Rhonda sait ce que les enquêteurs vont désormais chercher.
« Dans l’enquête sur ma sœur, ils doivent chercher une veste en flanelle qui se trouve en friperie pour 1 dollar je dirais, et des baskets. Ces baskets étaient chères. Je crois que c’était le modèle Fila. C’est tout ce qu’ils ont », précise-t-elle.
Doyle Burke examine alors la possibilité d’un simple vol ayant dégénéré.
« J’ai parlé à la famille. Dans ce genre d’affaire, en l’absence de problèmes domestiques, avec une famille soudée où il n’y a pas d’ennemis, il faut commencer à se dire que peut-être qu’il s’agissait d’un simple vol et qu’elle a résisté », explique-t-il.
Pour Rhonda, les questions sont déjà beaucoup plus personnelles.
« C’était effrayant pour moi parce que j’avais toujours été protectrice envers mes frères et mes sœurs, confie-t-elle. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser : Qui a pu faire ça ? Et pourquoi je n’ai pas pu l’éviter ? »
Pour la deuxième fois en 24 heures, le bipeur du lieutenant Burke se met à vibrer.
« Le Central a dit qu’un jeune homme noir avait reçu une balle dans la tête, raconte Burke. Le véhicule a percuté un arbre à une vitesse assez élevée. Comme c’est le conducteur, il a ses papiers sur lui, ce qui permet de l’identifier rapidement. Il s’agit de Richmond Maddox. Il avait 19 ans. On est le 25 décembre en plein hiver. Les vitres étaient relevées. Il n’a pas été tué au travers. Elles ne sont pas brisées. Elles ne sont pas baissées. La balle s’est logée du côté droit de sa tête. Et il y avait quelques éclaboussures de sang sur la vitre côté passager, ce qui pourrait indiquer que le passager lui a tiré dessus. Ce serait assez osé parce qu’en tirant sur le conducteur d’une voiture lancée à pleine vitesse, on savait qu’elle va se transformer en un missile sans pilote. On a de la chance d’avoir eu un témoin qui a vu une jeune femme noire sauter du véhicule en marche. Ensuite, la voiture a continué sa course jusqu’à ce qu’elle percute un arbre. C’était plutôt audacieux de plonger d’un véhicule en marche. Il n’y a pas de douilles sur les lieux, mais ça s’est produit dans le même quartier que l’homicide précédent. Quand on comparait les deux affaires, elles étaient potentiellement liées. »
Le lendemain matin, les enquêteurs contactent la famille de Richmond Maddox.
« On interroge la famille et les amis, explique Burke. Il n’avait pas beaucoup d’ennemis, mais il n’avait pas beaucoup d’amis non plus. Sa famille a désigné une ex-petite amie en la personne de Laura Taylor, mais il n’avait aucun problème avec elle. »
« C’était une adolescente adorable et très intelligente », témoigne Wendy Williams.
Les policiers tentent de joindre Laura Taylor, en espérant qu’elle ait des informations qui les mettent sur une piste solide.
« Cette fois, ils découvrent que Laura a disparu, raconte Williams. La famille ne sait pas du tout où elle est. Et ils veulent qu’on la retrouve. Entre-temps, son copain a été tué par balle. »
« On craignait qu’il ne lui soit arrivé quelque chose, explique Burke. On savait donc qu’il fallait retrouver Laura Taylor immédiatement. »
Alors que la police commence à rechercher Laura Taylor, le lieutenant Burke s’entretient avec le médecin légiste en espérant trouver une piste dans l’affaire Richmond Maddox.
« Une balle a été extraite du corps de la victime, explique Burke. C’était une balle de calibre 32 utilisée dans un pistolet ou un Derringer. Donc ce n’était pas la même arme que celle utilisée contre Danita Gullette. Et on ne pensait pas que les deux homicides étaient liés. »
Tandis que le lieutenant Burke parle au médecin légiste, il est appelé pour la troisième fois en l’espace de quelques jours.
Extrait de l’audio du Central :
« Coups de feu au 322 et 326 à l’angle de la 5e et de Williams. Oui, on a deux victimes par balles. Femme dans un état critique. C’était un vol à main armée. Je préviens les enquêteurs. »
Les enquêteurs se rendent sur place.
« Deux personnes ont reçu des tirs dans une petite supérette familiale dans l’ouest de Dayton, décrit Burke. On est au lendemain de Noël. Donc il y a des décorations de Noël qui sont accrochées. Ils ont exposé des bonbons de Noël. Et il y a du sang partout dans le magasin. L’un de nos techniciens scientifiques recueille toutes les preuves physiques : échantillons sanguins, poussières pour les empreintes digitales. Il prend des photos. C’est là qu’on a vu les douilles d’un 25 automatique. C’étaient les mêmes douilles en aluminium que celles retrouvées sur les lieux du meurtre de Danita Gullette. Cette fois-ci, il est possible que cet homicide soit lié à celui de Danita Gullette, la première victime, la veille de Noël. »
Mais contrairement à l’affaire de Danita, les enquêteurs ont un témoin identifié.
« Il s’agissait d’un homme noir de 71 ans, Jimmy Thompson, qui travaillait de temps en temps au magasin, raconte Burke. D’emblée, il a pu nous fournir de multiples informations. Il a parlé d’une jeune femme noire qui est venue acheter quelque chose. Il lui manquait 5 cents. Alors il les lui a donnés. Dès qu’elle est sortie, deux hommes noirs sont entrés tous les deux armés. Ils ont exigé l’argent. Sarah Abraham, la femme derrière la caisse, leur a donné l’argent. Après ça, ils ont commencé à tirer sur tout le monde. »
Sarah Abraham est touchée au visage.
« Il y a un autre individu sur les lieux, un client. Lui aussi a reçu des tirs. Quant à notre témoin Jimmy Thompson, il n’a pas été blessé, heureusement. Il nous a dit : “Je me suis couché et j’ai fait semblant d’être mort. Ensuite, ils se sont enfuis à pied.” L’homme qui avait été touché et Sarah Abraham ont été transportés à l’hôpital », poursuit Burke.
Sarah Abraham ne survit pas à ses blessures.
C’est le troisième décès dans cette vague de crime.
« Ma sœur Sarah faisait tout pour aider les gens, témoigne Tekeste Abraham, son frère. Et elle était adorée par la communauté là où elle travaillait. Quand elle est morte, ça a été terrible parce que c’était la star de la famille. »
« Je connaissais la famille de Sarah Abraham, raconte Rhonda. Quand j’étais petite fille, cette famille était très dynamique parce qu’elle possédait les petites supérettes de la ville. »
« On avait aussi une épicerie et un restaurant, précise Tekeste. Elle dirigeait l’un des magasins. »
« Originaire d’Éthiopie, elle s’est installée aux États-Unis, explique Williams. C’était une travailleuse acharnée, dévouée à sa famille et aux affaires familiales. »
Tekeste Abraham se souvient de sa dernière conversation avec sa sœur.
« Je lui ai parlé tôt ce matin-là quand elle a ouvert le magasin. Elle m’a dit : “Je viens d’ouvrir. Je me prépare. Je t’appelle plus tard.” »
Pour les enquêteurs, le mobile semble pourtant incompréhensible.
« De toute évidence, pour la supérette, c’était un vol, explique Burke. Mais il n’y avait aucune raison de tirer sur qui que ce soit. Ils avaient obtenu l’argent. C’est ce qui nous a laissé perplexe. Tout le monde a coopéré. Et pourtant, tout le monde a reçu des tirs. »
Alors que le lieutenant Burke est toujours sur les lieux, le Central émet un nouvel appel radio.
Extrait de l’audio du Central :
« À toutes les unités, vol à main armée. Une voiture a été volée. »
« On nous a signalé un vol de voiture dans le même quartier pour ainsi dire », explique Burke.
Un nouvel appel précise rapidement la nature du véhicule recherché.
Extrait de l’audio du Central :
« À toutes les unités, vol à main armée à l’angle de Salem Avenue et Free Pike. Une voiture a été volée. Suspect de couleur noire. Modèle Shadow de 1989. Le vol remonte à cinq minutes. »
« C’est en arrivant sur place qu’on a eu plus de détails sur la victime », raconte Burke.
« Une femme était en train de gonfler les pneus de sa Dodge Shadow noire », précise James Levinson, substitut du procureur du comté de Montgomery.
« Ensuite, deux hommes noirs, tous les deux armés, ont débarqué », poursuit Burke.
« L’un d’eux a braqué son arme sur elle et lui a dit : “Tu vas mourir aujourd’hui.” », raconte Levinson.
« Elle est partie en courant, et ils lui ont tiré dessus. Elle s’est enfuie sans être blessée, et ils ont pris sa voiture », explique Burke.
Les deux hommes noirs correspondent à la description des tireurs de la supérette.
« Ce qu’on a surtout repéré sur les lieux, c’était les douilles Blazer d’un 25 automatique, les mêmes munitions que pour le premier homicide et l’affaire de la supérette, explique Burke. À présent, il y a des preuves qui relient les trois affaires : deux hommes noirs et les douilles Blazer d’un 25 automatique. La seule anomalie, c’était le calibre 32 dans l’affaire Richmond Maddox. »
Quand elle entend parler des fusillades, toute la communauté de Dayton est terrifiée.
« Quand elle a entendu parler des fusillades, toute la communauté de Dayton était terrifiée », témoigne Williams.
La pression médiatique s’intensifie également.
« Vous n’imaginez pas le nombre d’appels que j’ai reçu de la part des médias », raconte Levinson.
À Dayton, le sentiment d’insécurité gagne désormais tous les quartiers.
« Les gens se faisaient tirer dessus en gonflant leurs pneus, décrit Burke. Ils se faisaient tirer dessus à l’épicerie, devant les cabines téléphoniques, dans leurs propres voitures. Il y a déferlement médiatique permanent. Et tout le monde est à cran. Qui sera la prochaine victime ? »
« C’est stupéfiant que ces meurtres aient eu lieu en pleine période de Noël », souligne Levinson.
« C’est la seule période de l’année où tout le monde est aimable avec tout le monde, poursuit Burke. Tout va bien. Tout le monde est heureux. On se réjouit à l’approche de Noël. Et à présent, on a même peur de mettre le nez dehors. »
Pour les policiers, l’urgence est désormais d’arrêter les auteurs avant qu’une nouvelle victime ne soit désignée.
« On ne veut surtout pas avoir un suspect dans la nature qui tire sur les gens à tout va sans aucune raison apparente, sans liens apparents, explique John Hubert, de la Police de Dayton. Je crois que la communauté se demande comment ça a pu arriver et pourquoi. »
Les enquêteurs cherchent également à comprendre ce qui peut relier les victimes.
« Après avoir parlé aux familles des victimes, il était clair que les victimes ne se connaissaient pas, explique Burke. Elles ne travaillaient pas ensemble, ne vivaient pas ensemble. Il n’y avait aucun lien entre ces personnes. Donc ça a commencé à nous inquiéter. Désormais, on est face à des meurtres sur de parfaits inconnus. Et ces affaires sont difficiles à résoudre. »
Mais les enquêteurs disposent désormais d’une information cruciale.
« Maintenant nous avons une voiture à chercher », annonce Burke.
Extrait de l’audio du Central :
« À toutes les unités, soyez vigilants. On cherche une Shadow noire quatre portes. Si vous la localisez, arrêtez-la et contactez la Criminelle. »
John Hubert se met alors à la recherche de la voiture volée.
« Je me souviens du numéro d’immatriculation : FMB-186, raconte-t-il. La Black Shadow n’était pas si répandue. Alors je me suis dit que j’avais des chances de la repérer de loin. J’ai commencé à patrouiller dans les quartiers où j’avais l’habitude de trouver des voitures volées. Je suis allé sur Kumler Avenue et j’ai vu ce qui ressemblait à une Dodge Shadow. »
Extrait de l’audio du Central :
« Il y a une Dodge Shadow noire garée, je crois, à un pâté de maison. »
Le sergent Hubert vérifie la plaque, mais ce n’est pas la même voiture.
« La plaque d’immatriculation sur la Shadow était celle d’une Pontiac Grand Am », précise Hubert.
Il remarque alors que la Pontiac Grand Am est garée juste devant la Dodge Shadow.
« Il n’y avait pas de plaque à l’arrière, raconte Hubert. Je suis allé à l’avant et j’ai vu que la vitre était brisée côté conducteur. Il y avait une clé coincée sur le contact, mais la colonne de direction était cassée. Puis j’ai regardé la plaque à l’avant : FMB-186. Je savais que je tenais la Shadow. »
Le sergent Hubert réalise que les plaques d’immatriculation ont été échangées entre les deux voitures. La Pontiac Grand Am est enregistrée au nom d’un certain Joseph Wilkerson.
« Il n’y avait pas eu de déclaration de vol, explique Hubert. Les enquêteurs accompagnés d’agents en uniforme sont allés à l’adresse pour parler au propriétaire de la voiture. »
Tandis que le lieutenant Burke se rend au domicile de Joseph Wilkerson, le sergent Hubert surveille la Dodge Shadow et la Pontiac Grand Am, en espérant coincer les suspects retournant à l’une de leurs voitures.
« On se rend chez Wilkerson, raconte Burke. On frappe à la porte, mais aucune réponse. On commence à faire le tour, et il y a une odeur qui se dégage de la maison. Alors on finit par entrer dans la maison très prudemment. De toute évidence, la maison avait été saccagée. Ensuite, on est allés dans la chambre à coucher. On y a découvert Joseph Wilkerson, 34 ans. »
Les enquêteurs viennent de découvrir le corps d’une autre victime. Ils trouvent un portefeuille à côté, ce qui permet de l’identifier.
« Dans la chambre, on a découvert Joseph Wilkerson, 34 ans, poursuit Burke. Il avait les mains attachées à la tête de lit, les bras écartés. Il avait été tué d’une balle dans la tête et d’une balle dans la poitrine. Son état de décomposition nous indiquait qu’il avait été abattu quelques jours avant Noël. »
En examinant la scène de crime, les enquêteurs remarquent un élément de preuve familier.
« Il y avait des douilles de Blazer calibre 25 », précise Burke.
C’est la même munition utilisée pour tuer Danita Gullette et Sarah Abraham. Et c’est le même calibre utilisé dans le vol de voiture qui vient d’avoir lieu.
« À présent, le lien est clairement établi entre les quatre crimes, affirme Burke. On a un niveau de dangerosité puissance 10. »
Toute la ville est en alerte maximale. La Police de Dayton met en place une ligne téléphonique pour faire avancer l’enquête.
« Ces affaires tournaient en boucle dans les médias. Et on recevait tout un tas d’informations, raconte Burke. Au bout de quelques heures, on reçoit l’appel d’un jeune homme appelé Nicholas Woodson. Nicholas Woodson était un jeune homme noir de 18 ou 19 ans. C’est la première personne à nous parler du gang de Downtown. »
« Il a dit qu’il y avait une bande de jeunes adultes et d’adolescents, explique Williams. Ils avaient tous lâché l’école. Ils s’étaient enfuis de chez eux et ils vivotaient dans la rue. »
Deux amis des suspects livrent eux aussi des informations aux journalistes.
« Deux amis des suspects ont indiqué que Marvallous, Heather et Laura vivaient ensemble dans un appartement depuis plusieurs semaines avant la tuerie, rapporte Beth Grace. Ces amis ont expliqué que les suspects faisaient la fête et passaient du temps ensemble, dormant sur un canapé et des matelas à même le sol. L’un d’eux a précisé qu’ils consommaient de l’alcool, mais pas de drogue. Il a également déclaré n’avoir jamais vu les suspects armés. Selon lui, ces derniers se faisaient appeler le “gang de Downtown” car ils fréquentaient souvent le centre-ville, buvaient de la bière et traînaient dans les rues. “C’étaient tous des marginaux”, a déclaré l’ami. »
Pour les enquêteurs, le témoignage de Nicholas Woodson devient rapidement déterminant.
« Nicholas Woodson a dit qu’il traînait avec ce groupe, explique Burke. Ils se réunissaient chez différents amis. Ils logeaient où ils pouvaient. Il a dit que le gang de Downtown se targuait d’avoir commis tous ces homicides. »
« Nicholas Woodson a dit ça de manière assez décomplexée et qu’ils avaient raconté ce qu’ils avaient fait », ajoute Williams.
Nicholas Woodson rapporte alors aux policiers les propos que les membres du groupe auraient tenus.
« Il a dit qu’ils avaient déclaré : “Je suis allé à la cabine téléphonique et je l’ai tué. On a tiré sur cette femme et on a pris sa voiture.” Nicholas Woodson ne participait pas activement à tout ça, mais il a dit que le groupe craignait que les gens ne commencent à moucharder. Woodson était plus que prêt à coopérer parce qu’il se sentait réellement en danger », explique Burke.
Nicholas Woodson donne aux enquêteurs les noms des quatre membres principaux du gang de Downtown.
« DeMarcus Smith, Heather Matthews, Marvallous Keene et Laura Taylor », précise Levinson.
Dès son adolescence, la vie de Laura Jeanne Taylor, 16 ans, est marquée par l’instabilité et la rébellion.
Elle tombe sous l’influence de fréquentations plus âgées qui l’initient au crime et à la violence. Elle entame alors une relation amoureuse avec Marvallous Keene.
Pourtant, Laura est pratiquante, membre d’une chorale et n’a aucun casier judiciaire.
Mais son comportement finit par provoquer une rupture avec sa famille. Après une violente dispute avec ses parents, liée à son mauvais comportement, elle est chassée du domicile familial. Renvoyée du lycée Meadowdale quatre mois auparavant, elle n’a pas vu ses parents depuis près de trois semaines.
Laura traîne désormais dans les rues de Dayton avec son petit ami, Marvallous Keene.
À l’adolescence, Marvallous Maxwell Keene présente lui aussi un profil sans rapport avec celui d’un tueur.
Comme Laura, il est pratiquant. Il chante dans une chorale et n’a aucun antécédent judiciaire. Il n’a jamais fait preuve d’un comportement extrêmement violent.
Il n’est jamais arrêté et reste un bon élève jusqu’en 1991, lorsque son frère aîné est tué lors d’un vol.
La mort de son frère a un effet profond sur lui. Marvallous devient dépressif, abandonne pratiquement ses efforts scolaires pendant un certain temps et devient morose et introspectif.
Il vit brièvement avec son père avant de retourner chez sa mère, à Dayton, en 1992.
À 19 ans, Marvallous erre dans les rues de Dayton avec sa petite amie, Laura Taylor, et Heather Matthews, sa protégée de 20 ans.
Heather a, elle aussi, un parcours marqué par l’instabilité.
La journaliste Adrianne Flynn revient sur son enfance et sur les événements qui l’ont progressivement éloignée de sa famille :
« Heather était une fugueuse chronique, une déscolarisée qui avait abandonné ses études secondaires. Elle avait été libérée prématurément du centre de détention pour femmes de Marysville, dans l’Ohio, en octobre, après avoir purgé six mois d’une peine d’un an pour recel. Heather était la première enfant de Debbie, née hors mariage d’un père qui la rejetait. »
Adrianne Flynn décrit ensuite une enfant qui, dans ses premières années, ne présente pourtant aucun signe de cette trajectoire :
« Heather était une enfant adorable, selon sa grand-mère et son arrière-grand-mère. À l’époque, Heather était un vrai rayon de soleil. »
Mais, selon la journaliste, les choses commencent à se dégrader lorsqu’Heather entre au collège Roth et fréquente des personnes que sa famille désapprouve.
Elle explique :
« Les choses ont commencé à se gâter lorsqu’elle a été scolarisée au collège Roth et qu’elle a fréquenté des personnes que sa famille désapprouvait. Heather s’est mise à boire excessivement et Debbie l’a d’abord placée au centre résidentiel de Dartmouth, puis à l’hôpital Dettmer de Troy. »
Son parcours scolaire se détériore à son tour. Adrianne Flynn poursuit :
« Finalement, le lycée Belmont l’a suspendue en seconde et a refusé de la réintégrer. Elle a alors quitté le domicile familial et les vols ont commencé. Debbie voyait rarement sa fille. »
Néanmoins, aucun délit majeur n’est publiquement enregistré concernant Heather.
Elle entretient alors une relation amoureuse avec DeMarcus Smith.
DeMarcus Maurice Smith a 17 ans.
Il grandit dans un quartier où la pauvreté, l’instabilité et la criminalité sont monnaie courante. Comme beaucoup de jeunes en difficulté, il est exposé à un environnement qui influence ses premiers choix.
Dès l’adolescence, DeMarcus s’oriente déjà vers la délinquance.
À la fin de son adolescence, il entame une relation avec Heather Matthews, de trois ans son aînée.
Par l’intermédiaire de Heather, DeMarcus fait la connaissance d’autres jeunes adultes, notamment Marvallous Keene et Laura Taylor.
Les quatre jeunes vont progressivement se retrouver au sein du même groupe.
Un groupe qui, quelques semaines plus tard, va se faire appeler le « gang de Downtown ».
Le nom de Laura Taylor retient immédiatement l’attention du lieutenant Burke.
« Laura Taylor était l’ex-petite amie de Richmond Maddox, la deuxième victime d’homicide », rappelle Doyle Burke.
« Les enquêteurs sont sous le choc, raconte Williams. Pendant tout ce temps, ils pensaient que Laura Taylor avait disparu. »
Mais les enquêteurs découvrent également que Laura n’est pas simplement une présence parmi les autres.
« Ce qui nous a surpris au départ, c’est que, selon Nicholas Woodson, Marvallous avait beau être le leader, c’était Laura Taylor qui recrutait des gens, explique Burke. Elle disait : “Allez ! On y va ! C’est marrant. Mets un peu de piment dans ta vie.” Elle était donc une membre active. »
La Police convoque Nicholas Woodson pour l’interroger. Il raconte aux enquêteurs ce qui est arrivé à Richmond Maddox la nuit de Noël.
« La fille noire, Laura, boitait, raconte Nicholas. Elle répétait : “Je lui ai tiré dans la tête ! La voiture ne s’arrêtait pas. Alors j’ai sauté !” Et elle avait une entaille à la main. »
« Nicholas Woodson a déclaré que Laura Taylor était la fille noire qui a sauté de la voiture après avoir tiré sur son ex-petit ami, Richmond Maddox », confirme Burke.
Les enquêteurs cherchent à comprendre comment le groupe a pu réagir après les premiers meurtres.
Extraits de l’interrogatoire de Nicholas Woodson :
« J’ai dit : “Vous auriez pas dû faire ça.”
— Ils ont répondu quoi ?
— Ils ont dit… Ils se sont mis à rigoler. Ils trouvaient ça drôle. »
Pour Doyle Burke, tous les éléments commencent désormais à converger.
« Dans notre esprit, le gang de Downtown était le dénominateur commun entre les quatre crimes », explique-t-il.
Alors que les enquêteurs interrogent Nicholas Woodson, le sergent Hubert surveille la Dodge Shadow garée sur Kumler Avenue. Au bout de trois heures de surveillance, il repère trois personnes qui se dirigent vers la voiture.
« On nous dit par radio : “Il y a des gens à l’intérieur. Ils vont démarrer.” », raconte Burke.
Extrait de l’audio du Central :
« Voiture en mouvement. Shadow en mouvement. Soyez prudents ! Ces individus ont la gâchette facile. »
« Il faut faire très attention quand on arrête une voiture avec des suspects potentiels », rappelle Burke.
John Hubert déclenche alors son gyrophare.
« J’ai mis le gyrophare, ils se sont arrêtés, et l’un d’eux s’est enfui », raconte-t-il.
En l’absence de renfort, le sergent Hubert est obligé de le laisser filer. Les deux autres suspects sont toujours dans la Shadow.
« Le sergent Hubert est sorti de son véhicule, raconte Burke. Il a entendu une voix féminine dire à un homme : “Descends-le ! Descends-le maintenant !” »
Malgré la tension, Hubert garde son attention sur le conducteur.
« Je me concentrais sur le conducteur, explique-t-il. Tout ce que je voulais, c’était arrêter tout le monde sans faire de blessés. »
« Le sergent Hubert les tenait bien en joue, poursuit Burke. Il savait qu’il fallait à tout prix arrêter ces suspects potentiels. »
Les renforts arrivent.
« On est arrivés avec plusieurs agents en uniforme, raconte Burke. On a fait sortir les deux individus de la voiture. Ils ont été identifiés comme Marvallous Keene et Laura Taylor. »
L’arrestation apporte immédiatement une preuve matérielle qui relie les suspects à l’un des homicides.
« Quand Marvallous a été arrêté, il portait la veste de Danita », révèle Williams.
« C’était une veste qui sortait du lot, facilement identifiable, précise Levinson. Danita Gullette portait cette veste quand elle a été assassinée et dépouillée. »
Les policiers fouillent alors le véhicule.
« Ils ont coopéré. Et, après avoir arrêté tout le monde, on a fouillé la Shadow », raconte Hubert.
Deux armes à feu sont récupérées dans la Dodge Shadow au cours de l’arrestation : un pistolet automatique calibre 25 chargé de munitions en aluminium et un Derringer calibre 32, le calibre utilisé pour tuer Richmond Maddox.
« Pendant que les agents en uniforme sécurisaient le véhicule, on a envoyé une patrouille à la maison d’où la voiture était partie, explique Burke. Il était logique que le fuyard retourne au même endroit. »
« Il a été arrêté une quinzaine de minutes plus tard », précise Hubert.
Le fuyard est DeMarcus Smith. Il est retourné à la maison occupée par la bande, où Heather Matthews se trouve également.
« DeMarcus Smith est retourné à la maison occupée par la bande. Et Heather Matthews était aussi à l’intérieur. Woodson les avait désignés tous les deux comme membres du gang de Downtown », explique Burke.
L’arrestation de Heather provoque une réaction immédiate de sa mère, Debbie.
« Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! », s’exclame Debbie, en fondant en larmes. « Je pensais qu’elle avait changé. Vraiment. »
Alors que les deux derniers suspects sont placés en détention, les enquêteurs découvrent un autre accessoire vestimentaire familier.
« Quand il a été arrêté, DeMarcus Smith semblait porter les chaussures de Danita Gullette », constate Burke.
Pour les enquêteurs et le procureur, la violence de ces quatre jeunes suspects dépasse l’entendement.
« Je crois qu’ils sont à un niveau de cruauté hors du commun, affirme Levinson. Et c’est stupéfiant que ces meurtres aient eu lieu en pleine période de Noël. Tous les quatre étaient très jeunes. »
« C’étaient des enfants, ajoute Burke : Marvallous Keene avait 19 ans, Laura Taylor était une mineure de 16 ans, Heather Matthews avait 20 ans, et DeMarcus Smith était aussi un mineur de 17 ans. »
Peu après leur arrestation, les quatre suspects de meurtre avouent à la police qu’ils s’apprêtaient à tuer trois autres personnes.
« En fait, rien ne pouvait arrêter ces gens sans notre intervention, et heureusement, nous y sommes parvenus au moment opportun », affirme Burke.
Les enquêteurs interrogent alors les quatre suspects séparément, en espérant obtenir des aveux d’au moins l’un d’entre eux.
« Ils ont commencé par Laura Taylor, car il se dit qu’une fille de 16 ans sera plus encline à parler », explique Levinson.
Les enquêteurs savent que les interrogatoires peuvent être longs.
« Ces interrogatoires peuvent prendre du temps, explique Burke. Donc on veut être sûr que la personne interrogée est confortable. On lui propose quelque chose à manger, à boire, une bouteille d’eau. On lui demande si elle veut aller aux toilettes. C’est ce qu’on fait avec Laura, mais elle n’a pas dit un mot. Quand on lui a demandé si elle voulait aller aux toilettes, elle s’est levée, a uriné par terre et s’est rassise. On a su qu’on allait avoir du mal à obtenir quelque chose. »
Même si Laura Taylor n’est pas décidée à parler, les enquêteurs arrivent à convaincre Marvallous Keene, DeMarcus Smith et Heather Matthews de retracer le fil des événements qui ont commencé tôt la veille de Noël, avant l’aube.
« Aucun d’eux n’a manifesté le moindre remords, mais au moins, avec les trois autres, on avait l’impression qu’ils avaient pris conscience des conséquences de leurs actes. Mais Laura s’en fichait complètement — du moins, c’est l’impression que j’ai eue », raconte Burke.
Heather Matthews commence alors à parler.
« Heather Matthews a parlé à la Police. Et lors de son interrogatoire enregistré, elle a déclaré que Laura Taylor et Marvallous Keene connaissaient tous les deux Joseph Wilkerson », explique Levinson.
Depuis leur rencontre lors d’une soirée arrosée deux semaines auparavant, Marvallous Keene et Laura Taylor sont inséparables. Leur histoire d’amour éclair est intense, mais aussi coûteuse. Laura n’a pas de travail et est rapidement devenue financièrement dépendante de Marvallous, qui a brûlé le peu d’argent qu’il avait pour la divertir.
Dans les quinze jours précédant Noël, ils ont dépensé le reste de leur argent pour une seule nuit dans un hôtel du centre-ville de Dayton, et ils en veulent désespérément plus.
C’est alors que Laura a une idée. Elle connaît un homme sur Prescott Avenue qui travaille chez General Motors, conduit une belle voiture et a toujours de l’argent, surtout pour des faveurs sexuelles.
« Marvallous et Laura m’ont demandé si je voulais aller voler la voiture de ce type », déclare Heather.
« L’un d’eux a eu l’idée de contacter Wilkerson pour lui proposer une orgie, et ils ont invité Heather Matthews à se joindre à eux », explique Levinson.
Le 24 décembre 1992, à l’aube, Marvallous Keene, Laura Taylor et Heather Matthews se rendent à pieds du lieu où ils séjournent, un appartement situé au 159 Yuma Street, au domicile de Joseph Wilkerson, situé au 3321 Prescott Avenue.
Lorsqu’ils arrivent chez lui, Wilkerson les fait entrer et leur offre de la bière. Conformément au plan, Laura attire Wilkerson dans la chambre et fait semblant de se déshabiller. Peu de temps après, Heather et Marvallous entrent dans la chambre et font également semblant de se déshabiller.
Marvallous sort soudainement un pistolet Blazer de calibre 25 et le pointe sur Joseph. Il ordonne à Joseph de s’allonger sur le lit et à Heather et Laura d’attacher ses mains aux montants du lit avec des câbles électriques.
Extraits de l’interrogatoire d’Heather Matthews :
« Elle a commencé à retirer ses vêtements. Lui, s’était déjà déshabillé. Il était couché sur le lit. Et, tout à coup, Marvallous a sorti une arme. Laura et moi, on l’a attaché.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Ne tire pas ! Ne tire pas ! »
Pendant que Marvallous Keene tient Joseph Wilkerson en joue, Heather Matthews et Laura Taylor fouillent la maison. Elles chargent plusieurs objets, dont un four à micro-ondes, un sèche-cheveux et une télévision, dans la Buick rouge de Wilkerson.
Peu après, Heather et Laura retournent dans la chambre. Marvallous leur confie alors l’arme afin qu’elles puissent surveiller Wilkerson pendant qu’il poursuit les recherches dans la maison.
Il se rend dans le garage et y découvre un pistolet Derringer de calibre 32. Peu de temps après, il revient dans la chambre le Derringer à la main.
Heather et Laura quittent de nouveau la pièce et reprennent leurs recherches, à la recherche d’autres objets à voler.
James Levinson revient sur ce qui se passe à ce moment-là : « Alors qu’elles étaient dans une autre pièce, elles ont entendu un coup de feu. »
Heather Matthews raconte la suite : « J’y suis retournée et j’ai dit : « Tu l’as buté ou quoi ? » Il m’a dit : « Ouais, je l’ai buté. On se tire. » »
Après le coup de feu, Heather Matthews et Laura Taylor découvrent Marvallous Keene debout à côté du lit, le Derringer à la main. La majeure partie du corps de Joseph Wilkerson est recouverte d’oreillers. Seules ses jambes sont visibles. Elles tremblent encore.
Extraits de l’interrogatoire de Marvallous Keene :
« Je l’ai tué.
― Pourquoi l’avoir tué ?
― Je ne voulais pas aller en prison. Je savais qu’il allait me dénoncer.
― Elles lui ont aussi tiré dessus ?
― Oui.
― Laquelle ?
― Laura.
― Laura lui a tiré dessus ? »
Après le tir sur Joseph Wilkerson, Marvallous Keene remet le Derringer à Laura Taylor. Elle monte alors sur le lit, pointe l’arme sur Wilkerson et appuie sur la détente.
Mais le pistolet s’enraye. Le coup ne part pas.
Marvallous récupère alors le Blazer et le tend à Laura. Cette fois, elle tire sur Wilkerson à la tête.
Ses jambes cessent immédiatement de bouger.
Pour le lieutenant Doyle Burke, les éléments recueillis permettent désormais d’établir précisément la participation des deux jeunes gens :
« Marvallous et Laura Taylor ont, tous les deux, tiré sur Joseph Wilkerson, une fois avec le calibre 25, une fois avec le calibre 32 qu’ils venaient de trouver. »
Heather Matthews, elle, sait démarrer les voitures avec les fils. James Levinson précise qu’elle utilise cette technique pour permettre au groupe de repartir avec le véhicule :
« Heather Matthews, qui savait démarrer les voitures avec les fils, l’a fait avec la voiture, et ils sont partis avec. »
Après le meurtre de Joseph Wilkerson, les trois complices quittent la maison à bord de sa Buick, chargée des objets qu’ils viennent de voler.
Ils prennent la direction du 159 Yuma Street. Wendy Cottrill et Marvin Washington sont présents dans l’appartement. Ils voient Marvallous Keene et ses compagnons décharger les objets volés chez Wilkerson.
Au même moment, DeMarcus Smith arrive à son tour au 159 Yuma Street.
Pour Doyle Burke, les interrogatoires vont permettre de comprendre comment cette série de crimes a progressivement changé de nature :
« Durant les interrogatoires, on a appris que ces crimes avaient initialement pour but de récolter de l’argent, et ça a dégénéré. »
Le sergent George Hamman décrit, lui, une escalade qui dépasse rapidement la recherche d’argent :
« Une fois qu’ils ont goûté au sang, ils ne pouvaient plus s’arrêter. Nous pensons que la situation a dégénéré en meurtre par plaisir. »
Dans la soirée du 24 décembre 1992, Marvallous Keene, Laura Taylor et DeMarcus Smith sortent se promener. Marvallous et DeMarcus sont tous les deux armés.
À une cabine téléphonique publique située au 517 Neal Avenue, ils aperçoivent Danita Gullette. Les deux hommes sortent leurs armes et lui ordonnent d’enlever ses chaussures.
Extraits de l’interrogatoire de Marvallous Keene :
« La nuit du réveillon de Noël, vous traîniez dans la rue. Vous avez vu une fille devant la cabine téléphonique. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
― On est passé devant. J’ai dit : « On la dépouille pour voir si elle a du fric. » »
DeMarcus Smith décrit lui aussi la scène. Il rapporte les paroles prononcées à Danita :
« Retire tes chaussures et ta veste, pétasse ! Joyeux Noël, pétasse ! »
Danita obéit. Après qu’elle a retiré ses baskets, Marvallous Keene et DeMarcus Smith ouvrent le feu à bout portant.
James Levinson rapporte les propres mots employés par DeMarcus lorsqu’il décrit la scène aux enquêteurs :
« Quand DeMarcus Smith a décrit le moment où il a assassiné Danita Gullette, il a dit : “Pan ! Pan ! Pan !” »
Après le meurtre, Marvallous et DeMarcus prennent les chaussures et la veste de Danita. Quelques heures plus tard, elle est déclarée morte au Grandview Hospital and Health Center.
De retour au 159 Yuma Street, Laura Taylor porte la veste de la victime.
Tard dans la nuit, l’appartement est en pleine fête. La plupart des membres du groupe sont présents, notamment Wendy Cottrill et son petit ami, Marvin Washington. Heather Matthews se trouve également sur place. Elle vient de se disputer avec son ancien petit ami, Jeffrey Wright, âgé de 28 ans, qui quitte les lieux en trombe.
Quelques instants plus tard, Marvallous Keene, Laura Taylor et DeMarcus Smith font irruption dans l’appartement. Laura porte le sac et les vêtements de Danita.
Elle se tourne vers Heather et lui annonce avec enthousiasme :
« On lui a tiré dessus ! On lui a tiré dessus ! »
Avec DeMarcus, elle fouille ensuite le sac et les vêtements de Danita. Ils ne trouvent que 50 cents.
DeMarcus se vante alors :
« Ouais, on l’a mise KO. »
Il enfile les chaussures de sport Fila de Danita. Elles lui vont. Il décide de les garder.
Le lendemain, vers midi, Jeffrey Wright revient au 159 Yuma Street pour retrouver Heather Matthews. Il la traîne par les cheveux jusqu’à une chambre.
DeMarcus Smith les suit. Une bagarre éclate pour Heather. DeMarcus poursuit Jeffrey à l’extérieur de l’appartement et lui tire dessus.
Jeffrey est touché à quatre reprises aux jambes. Malgré ses blessures, il parvient à se relever et à courir jusqu’au domicile d’un voisin, au 157 Yuma Street.
Le voisin l’aide à rejoindre le commissariat du cinquième district, sur Salem Avenue. Jeffrey y reçoit des soins et survit à ses blessures.
Après cette altercation, Marvallous Keene, Laura Taylor, DeMarcus Smith et Heather Matthews quittent le 159 Yuma Street à bord de la Buick.
Ils embarquent Nicholas Woodson et retournent chez Joseph Wilkerson. Marvallous et Heather pénètrent dans le garage et volent sa Pontiac Grand Am ainsi que d’autres objets de valeur.
Les deux véhicules sont ensuite conduits jusqu’au 725 Kumler Avenue, qui devient le nouveau quartier général du groupe. Nicholas Woodson est finalement déposé à une autre adresse.
Le soir de Noël, Laura Taylor retourne à plusieurs reprises chez son ancien petit ami, Richmond Maddox. Elle lui demande d’avoir des relations sexuelles avec elle dans un hôtel.
Richmond accepte.
Laura monte dans sa voiture avec lui. Pendant qu’ils prennent la route vers l’hôtel, Marvallous Keene, DeMarcus Smith et Heather Matthews les suivent dans la Pontiac Grand Am volée.
Richmond remarque qu’un véhicule les suit. Il accélère.
Alors qu’il conduit à vive allure, Laura sort le Derringer et le pointe contre sa tempe droite. Elle tire une seule fois.
Puis elle saute de la voiture avant que celle-ci ne percute un arbre devant le 2256 Benton Avenue.
Quelques instants plus tard, Laura rejoint ses complices. Richmond Maddox est transporté au Good Samaritan Hospital and Health Center, où il est déclaré mort.
Extraits de l’interrogatoire d’Heather Matthews :
« A un moment donné, la nuit de Noël, Laura a rejoint son ex-petit ami, pas vrai ?
― Oui.
― Comment ça s’est passé ? Raconte-moi.
― On avait besoin d’argent. Elle a dit qu’elle allait lui demander s’il voulait aller dans une chambre d’hôtel. Elle allait lui prendre son argent. Elle a sauté de la voiture. Et après, la voiture a percuté un arbre. Elle s’est mise à courir. Elle a dit : « Je lui ai tiré dans la tête ! » Elle était couverte de sang. »
Après avoir récupéré Laura, les quatre membres du groupe se rendent sur le parking d’un complexe d’appartements. Ils passent la nuit dans la Pontiac Grand Am.
Le 26 décembre 1992, à l’aube, ils se rendent à une station-service BP de Salem Avenue.
Marvallous Keene et DeMarcus Smith aperçoivent Kathie Henderson en train de gonfler les pneus de sa voiture à la pompe à air.
Les deux hommes sortent du véhicule, armes à la main.
Dès que Henderson les voit s’approcher, elle prend la fuite sous les tirs. Les deux hommes s’emparent alors de sa Dodge Shadow noire.
Marvallous, DeMarcus et Laura repartent à bord de la Dodge. Heather les suit avec la Pontiac.
Le groupe abandonne ensuite la Pontiac chez un ami et poursuit sa route en Dodge jusqu’au Short Stop Mini Market, une supérette située au 1201 West Fifth Street.
Laura entre seule dans le magasin. Elle achète un paquet de chewing-gum et un jus d’orange. Mais son objectif est surtout de vérifier les lieux.
À l’intérieur se trouvent Sarah Abraham, la propriétaire, et son employé, Jimmy Thompson. Ils sont les deux seuls membres du personnel présents.
Laura ressort et indique à ses complices combien de personnes se trouvent dans la supérette.
Marvallous et DeMarcus pénètrent alors dans le magasin, armes à la main.
Ils menacent Sarah et lui ordonnent de remettre l’argent de la caisse.
Sarah obtempère. Elle donne tout l’argent à Marvallous.
Il lui tire alors une balle à bout portant.
Extraits de l’interrogatoire de Marvallous Keene
« Le lendemain de Noël, vous avez voulu dévaliser une boutique…
― Ouais, on avait besoin d’argent.
― Elle a résisté ou elle a donné l’argent ?
― Elle m’a donné l’argent.
― Où as-tu tiré ?
― Au visage. »
Au même moment, DeMarcus Smith ouvre également le feu sur les deux hommes présents dans le magasin.
Il tire sur Jimmy Thompson et sur Jones Pettus, un client âgé de 67 ans.
Jones est touché à l’abdomen. Jimmy, lui, échappe à la balle.
Extraits de l’interrogatoire de DeMarcus Smith
« Tu as tiré sur les deux hommes ?
― Sur un seul.
― Combien d’argent avez-vous récolté ?
― Dans les 40 dollars. »
Après le braquage, Marvallous et DeMarcus quittent la supérette en abandonnant leurs victimes.
Jones Pettus survit à sa blessure après avoir subi une intervention chirurgicale au Miami Valley Hospital.
Sarah Abraham, elle, succombe à ses blessures quatre jours plus tard, au Saint Elizabeth Medical Center.
La mère de 38 ans laisse derrière elle trois enfants. L’aîné n’a que 11 ans au moment de sa mort.
À mesure que les interrogatoires avancent, les enquêteurs découvrent que la liste des victimes pourrait être plus longue encore.
Doyle Burke raconte qu’à la fin des interrogatoires, les policiers doivent désormais faire face à une véritable montagne de preuves.
Il reçoit alors un appel inattendu d’un pasteur local :
« Je n’arrivais pas à croire que Laura Taylor était aussi impliquée que ça. »
Le pasteur décide d’aller voir Laura. Et, selon Burke, elle commence alors à lui parler.
Laura révèle l’existence de deux autres corps.
Elle affirme :
« Il y a deux autres corps dans une carrière de graviers. Et je peux vous indiquer l’endroit. »
Burke demande alors au révérend Head si Laura pleurait lorsqu’elle lui a révélé ces informations.
La réponse le surprend :
« Non, elle s’en vantait. »
Les policiers se rendent à la carrière de graviers.
Ils y découvrent deux corps.
Les deux victimes ont été exécutées. Chacune a reçu une balle dans la tête. Sur place, les enquêteurs retrouvent des douilles correspondant à des munitions Blazer automatiques de calibre 25.
Les victimes sont rapidement identifiées.
Il s’agit de Wendy Cottrill, 16 ans, et de Marvin Washington, 18 ans.
« Marvin Washington avait ses papiers sur lui, précise Burke. Et les parents de Wendy Cottrill avaient signalé sa disparition. Donc c’était facile à vérifier. »
Selon Laura Taylor, Wendy et Marvin avaient rejoint le groupe un peu plus tard.
Mais Wendy Williams précise :
« Ils n’avaient pas participé à la vague de meurtres, mais ils étaient au courant. »
Pour Doyle Burke, cette découverte confirme également les informations données par Nicholas Woodson.
« Woodson avait raison : Marvallous Keene et Laura Taylor avaient peur que les gens ne commencent à moucharder. »
Après le braquage meurtrier de la supérette, Marvallous Keene, DeMarcus Smith, Laura Taylor et Heather Matthews récupèrent Nicholas Woodson.
Pendant le trajet, la conversation porte justement sur Wendy Cottrill et Marvin Washington.
Le groupe craint qu’ils parlent à la police.
DeMarcus exprime alors son intention de « lui vider son chargeur dans le cul ». Laura et Heather évoquent de leur côté la possibilité de « s’en prendre à Wendy ».
De retour au 159 Yuma Street, ils proposent à Marvin et Wendy de monter avec eux pour aller boire des bières.
Nicholas Woodson, lui, semble comprendre ce qui se prépare. Il demande à être ramené chez lui.
Marvallous le conduit jusqu’à son domicile, sur Limestone Avenue. Nicholas descend du véhicule.
Alors que Marvallous reprend la route avec les autres, Laura murmure à Heather qu’ils ont l’intention de tuer Marvin.
Extraits de l’interrogatoire de Marvallous Keene
« Maurice a dit qu’ils avaient balancé.
― Marvin avait balancé ?
― Marvin et Wendy.
― Marvin et Wendy avaient balancé ?
― Donc on est allés les embarquer.
― Quand vous les avez embarqués, vous aviez déjà décidé de les tuer ?
― On peut dire ça. »
Le véhicule se dirige alors vers une gravière située au 1654 Richie Drive.
Marvallous Keene prétend vouloir s’arrêter pour faire une pause-pipi.
DeMarcus Smith ordonne à Marvin Washington de sortir de la Dodge Shadow.
Marvallous, lui, tire Wendy Cotrill par les cheveux pour la faire sortir du véhicule.
À cet instant, Marvin tente encore de les convaincre qu’ils n’ont rien fait.
Il dit à DeMarcus :
« On n’est pas allés voir la police. »
Wendy ajoute immédiatement :
« On n’a pas balancé ! On n’a pas balancé ! »
Marvallous lui répond brutalement :
« Ferme-la, salope ! »
Sous la menace de leurs armes, les deux adolescents sont conduits derrière un grand monticule de terre, hors de la vue de la route.
Une fois à l’abri des regards, Marvallous tire sur Wendy.
DeMarcus ouvre le feu sur Marvin.
DeMarcus racontera ensuite la scène aux enquêteurs :
« On les a emmenés près des pierres. Il avait mis un flingue dans la bouche de Wendy et la traitait de salope. Elle répétait : “Je ne suis pas une balance !” »
Extraits de l’interrogatoire de Marvallous Keene
« Ensuite, Maurice a tiré sur Marvin, et j’ai abattu Wendy. »
― Où était le pistolet ?
― Dans sa bouche. »
Après les meurtres de Wendy Cotrill et Marvin Washington, les deux hommes retournent à la voiture. DeMarcus Smith raconte qu’ils rechargent leurs armes avant de revenir sur les lieux :
« On est retournés à la voiture. Il a rechargé son arme et lui a retiré dessus. »
Après avoir tué les deux adolescents, Marvallous et DeMarcus leur volent des chaînes en or ainsi qu’une photographie.
Selon une amie de Wendy, la jeune fille était enceinte de trois mois au moment de sa mort.
Pour la grand-mère de Marvin Washington, son petit-fils a été tué parce qu’il avait refusé d’intégrer le groupe. Anna May Bennett raconte :
« Ils ont essayé de le recruter, mais il leur a dit qu’il était en liberté conditionnelle et qu’il ne pouvait pas se permettre d’avoir des ennuis. C’est alors qu’il m’a dit : “J’ai peur, mamie. Je dois partir d’ici.” »
À présent, les quatre membres du gang de Downtown doivent répondre d’une longue liste de chefs d’accusation, notamment de meurtres, de vols à main armée avec circonstances aggravantes, de cambriolage qualifié et d’enlèvement.
Le 29 décembre 1992, Heather Matthews et Marvallous Keene, les deux accusés majeurs, comparaissent devant le tribunal municipal de Dayton.
Le juge Daniel Gehres fixe leur caution à 5 millions de dollars chacun.
Le procureur du comté de Montgomery, Mathias Heck Jr., annonce son intention de requérir la peine de mort contre Marvallous et Heather. Dans l’Ohio, le meurtre avec circonstances aggravantes est alors passible de la peine capitale ou de la réclusion à perpétuité.
Devant une salle d’audience remplie d’amis et de proches des victimes, Heather et Marvallous ne manifestent aucune émotion.
DeMarcus Smith et Laura Taylor, encore mineurs, sont quant à eux inculpés devant le tribunal pour enfants du comté de Montgomery et placés en détention provisoire.
Le procureur Heck demande qu’ils soient jugés comme des adultes. Une telle décision peut entraîner une peine allant de 25 ans de prison à la perpétuité. La peine capitale, elle, ne leur est pas applicable.
Dans les jours qui suivent, les proches des victimes viennent exprimer leur douleur.
Penny Rawlings, une amie de Wendy Cotrill, explique pourquoi elle a choisi de se présenter devant les accusés :
« Je suis venue ici parce que je ne veux pas que Wendy soit oubliée. Je veux que les personnes inculpées voient ce qu’elles ont fait. Nous voulons qu’elles voient la douleur qu’elles ont infligée aux gens. Nous voulons qu’elles voient nos visages. »
Richard Gullette, le frère de Danita, résume quant à lui l’incompréhension qui demeure :
« Rien ne justifie que ma sœur ait été tuée comme un chien. »
Son autre frère, Darrell Gullette, confie :
« Je me sens vide maintenant. Il me manque une partie de moi. »
Pour Tekeste Abraham, le mobile financier ne suffit pas à expliquer ce qui s’est passé :
« Elle leur avait déjà tout donné, mais ils lui ont quand même tiré dessus. Ce n’était pas pour l’argent. C’était pour le sang. Pour le frisson. »
La mère de Marvallous Keene affirme comprendre cette douleur. Son fils aîné, Maurice, le frère de Marvallous, avait lui-même été tué par balle en 1991.
Le 23 avril 1993, le juge Arthur Fisher estime que Laura Taylor et DeMarcus Smith ne peuvent pas être réhabilités dans le système judiciaire pour mineurs.
Il ordonne leur transfert devant un tribunal pour adultes et fixe leur caution à 500 000 dollars chacun.
Le procureur Mathias Heck Jr. justifie cette décision :
« Ces mises en accusation signifient clairement que, quel que soit votre âge, si vous commettez des crimes aussi graves que ceux commis par ces deux individus, vous devrez en répondre. »
Pour Doyle Burke, les preuves accumulées contre le groupe sont considérables :
« Bien sûr, il y avait toute sorte de preuves médico-légales. Les balles retrouvées correspondaient aux armes utilisées dans toutes ces exécutions. Au cours de leur arrestation, ils portaient des vêtements volés à Danita Gullette. Ensuite, on a Nicholas Woodson, un témoin clé, sans compter les aveux de tout le monde, mis à part Laura Taylor. Donc leur défense ne pesait pas lourd. Ce sont des conditions idéales. »
Le 9 août 1993, James Levinson conclut finalement un accord avec Heather Matthews. Les éléments de l’enquête montrent qu’elle n’a pas tiré lors des six meurtres.
Levinson explique :
« Les avocats de Heather Matthews sont venus nous voir pour nous proposer une entente sur un plaidoyer. Elle a accepté de purger deux peines de prison à vie consécutives et de témoigner sous serment contre les coaccusés. »
Heather accepte parce qu’elle craint l’issue d’un procès.
« J’ai peur. Je préfère ça à un procès et à la peine de mort. »
Laura Taylor et Marvallous Keene sont ensuite reconnus coupables lors de leurs procès.
Rhonda Gullette, la sœur de Danita, se souvient de leur attitude :
« Le seul moment où ils ont montré de l’émotion, c’est quand ils ont été condamnés. Là, ils se sont mis à pleurer, et tout ça. »
Pour James Levinson, la sévérité des condamnations doit également empêcher toute future libération :
« Je me souviens du jugement qui a condamné les accusés à la peine maximale pour tous les chefs d’accusation. Pour envoyer un message à la commission des libérations conditionnelles, jamais les accusés ne devaient être libérés. »
Le 30 septembre 1993, Marvallous Keene renonce à son droit à un procès devant un tribunal composé de trois juges.
Le 12 octobre, le collège de trois juges, présidé par Robert Brown, rend son verdict.
Marvallous est déclaré coupable des 20 chefs d’accusation retenus contre lui, notamment de meurtre avec circonstances aggravantes, de cambriolage avec circonstances aggravantes, d’enlèvement et de vol qualifié.
Le procès dure sept jours. La défense ne présente aucun témoin.
Marvallous reste impassible lorsque le juge Brown prononce le verdict. À un moment, cependant, il cache son visage dans ses mains.
Les juges doivent désormais déterminer s’il sera condamné à mort. Une nouvelle audience est fixée au 25 octobre 1993.
Deux jours plus tard, le 27 octobre, Marvallous Keene témoigne devant le tribunal de première instance du comté de Montgomery. Cette audience doit permettre aux juges de déterminer s’il convient d’appliquer la peine capitale.
Marvallous revient alors sur les événements qui, selon lui, ont profondément marqué sa vie : la mort de son frère aîné en 1991 et une dispute avec son père.
Son avocat, Michael Monta, décrit son état d’esprit :
« Il était anéanti par la mort de son frère. Je crois qu’il se sentait complètement seul. »
Marvallous explique également qu’une dizaine de jours avant la tuerie, il a acheté des pilules à un ami et commencé à en prendre, alors qu’il ne consommait habituellement ni alcool ni drogue.
À la barre, il finit par éclater en sanglots lorsqu’il s’adresse pour la première fois aux familles des victimes.
Il leur dit :
« Je suis désolé que ce soit arrivé. Je n’aurais jamais voulu que cela se passe ainsi. Je suis désolé, désolé, désolé. »
Puis il se tourne vers sa mère, Bernice Parker :
« Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir, maman. Je t’aime tellement. »
Le lendemain, les trois juges optent pour la peine de mort pour chaque chef d’accusation de meurtre, malgré les excuses de Marvallous et sa demande de clémence.
Le prononcé formel de la peine est toutefois ajourné.
Avant le verdict définitif, Deborah Oxendine, sœur d’une des victimes, lit une déclaration au nom des familles :
« Nous sommes profondément blessés par les crimes commis contre nos familles. »
Elle explique que les victimes se trouvaient simplement au mauvais endroit, au mauvais moment, et qu’elles ont été victimes d’un « comportement destructeur et brutal ».
Le 4 novembre 1993, Heather Matthews est condamnée à deux peines de prison à perpétuité consécutives pour deux chefs d’accusation de meurtre avec circonstances aggravantes.
Avec les autres condamnations, sa peine totale atteint 194 ans.
Heather se dit soulagée que les procès soient terminés.
« Je veux tourner la page. J’essaie juste de surmonter cette épreuve. Je veux tout oublier, même si cela fera toujours partie de moi. »
Le juge Robert Brown lui inflige les peines maximales pour chacun des 13 chefs d’accusation. Les peines sont cumulatives.
Il lui adresse alors un avertissement sans ambiguïté :
« Mme Matthews, par votre comportement et celui de vos complices, je crois que vous avez perdu tout droit de réintégrer la société. »
Avant d’être reconduite en prison, Heather se tourne vers les familles des victimes et leur présente ses excuses.
Elle déclare :
« Je veux juste dire à tout le monde que je suis désolée de ce qui s’est passé et que j’aimerais pouvoir changer les choses, mais c’est impossible. »
Ses excuses provoquent la colère de Peter Gullette, le père de Danita.
Il répond :
« Je trouve ça mensonger. J’ai essayé de ne pas juger, mais je n’y arrive pas. »
Heather ne pourra pas demander sa libération conditionnelle avant une période minimale de 53 ans pour chacune de ses peines de prison à perpétuité.
Des années plus tard, elle revient sur ce que signifie pour elle une condamnation à perpétuité :
« La prison à vie, ce n’est pas une vie. J’ai des pensées suicidaires depuis très longtemps. J’ai l’impression de n’avoir plus aucune raison de vivre. »
Elle évoque également les restrictions de la vie carcérale :
« C’est agaçant et frustrant. Là, tout de suite, j’ai besoin d’un verre. J’y pense tous les jours. Je pense au sexe tous les jours. J’y pense sans cesse et je déteste ça. »
Le 10 décembre 1993, Marvallous Keene est officiellement condamné à mort.
Pour les autres chefs d’accusation, il reçoit des peines d’emprisonnement consécutives allant de 121 à 293 ans.
Les juges estiment que les circonstances aggravantes l’emportent sur les circonstances atténuantes et que cinq condamnations à mort sont justifiées.
Dans la salle d’audience, plusieurs proches des victimes fondent en larmes.
Marvallous, lui, reste impassible. Avant d’être emmené, il adresse toutefois un clin d’œil aux membres de sa famille.
La procureure adjointe du comté de Montgomery, Angela Frydman, considère la décision comme juste :
« C’est assurément une peine juste. »
Elle ajoute :
« Lorsque des individus commettent les atrocités qui ont été perpétrées dans cette affaire, la justice exige ce type de peine. »
Le 15 décembre 1993, cinq jours après sa condamnation, Marvallous Keene est officiellement transféré dans le couloir de la mort sous l’égide du Département de Réadaptation et de Correction de l’Ohio.
Le 26 janvier 1994, Laura Taylor est à son tour reconnue coupable par le tribunal de première instance du comté de Montgomery.
Après douze jours de témoignages et six heures de délibérations réparties sur deux jours, le jury la déclare coupable des 11 chefs d’accusation retenus contre elle, notamment de meurtre avec circonstances aggravantes.
Elle est condamnée à 133 ans de prison et ne pourra pas bénéficier d’une libération conditionnelle avant au moins 100 ans.
Le 15 février 1994, c’est au tour de DeMarcus Smith de comparaître.
Lors du deuxième jour de son procès, il plaide coupable de 4 chefs d’accusation de meurtre avec circonstances aggravantes et de 11 autres chefs d’accusation criminels, dans le cadre d’une négociation de peine.
Il reconnaît notamment son implication dans les meurtres de Danita Gullette, Sarah Abraham, Wendy Cotrill et Marvin Washington.
James Levinson explique :
« En avouant sa culpabilité, il espérait alléger sa sentence. Ça n’a pas été le cas. »
Le juge Brown condamne DeMarcus Smith à quatre peines de prison à perpétuité ainsi qu’à une peine supplémentaire de 106 à 255 ans.
Il lui déclare :
« Vous avez perdu tout espoir de recouvrer un jour votre liberté. »
DeMarcus ne pourra pas bénéficier d’une libération conditionnelle avant au moins 124 ans.
Il ne manifeste aucune émotion lors du prononcé de la sentence.
Dans la salle, les familles des victimes, elles, se prennent dans les bras.
Les années passent.
Le 9 avril 2009, les procureurs de l’État déposent des requêtes auprès de la Cour suprême de l’Ohio afin de fixer la date de son exécution. Marvallous a alors épuisé tous ses recours.
Le 6 mai 2009, par six voix contre une, la Cour suprême de l’Ohio approuve le mandat d’exécution.
La date est fixée au 21 juillet 2009.
Le 17 juin, une audience de grâce est organisée, bien que Marvallous n’en ait pas fait la demande.
Il demande à ses avocats de ne présenter aucune preuve en sa faveur. Il ne souhaite pas infliger davantage de souffrance à sa famille ni aux familles des victimes.
Son avocate, Rachel Troutman, explique :
« Marvallous sait qu’il a commis des crimes horribles, et il le regrette profondément. La seule chose qu’il puisse offrir aux familles des victimes et à la sienne, à ce stade, c’est de leur faciliter la tâche autant que possible. »
La demande de grâce est rejetée.
Dans ses derniers jours dans le couloir de la mort, Marvallous ne dépose aucun recours de dernière minute.
Le 21 juillet 2009, au centre correctionnel du sud de l’Ohio, près de Lucasville, on se prépare à l’exécution de Marvallous Keene par injection létale.
Marvallous commande un dernier repas particulièrement copieux : un steak Porterhouse accompagné de sauce A-1, une livre de grosses crevettes frites avec sauce cocktail, des frites et des oignons frits, des petits pains Pillsbury avec du beurre, deux prunes, une mangue, une livre de raisins blancs sans pépins, un gâteau au chocolat allemand, deux bouteilles de Pepsi et deux bouteilles de soda à la crème A&W.
La procédure est rapide et silencieuse.
Sept témoins représentant certaines de ses victimes assistent à ses derniers instants.
Lorsque le directeur de la prison, Phillip E. Kerns, lui tend un microphone afin qu’il puisse prononcer une dernière déclaration, Marvallous répond simplement :
« Je n’ai rien à dire. »
Quatre minutes après avoir été attaché à la table d’injection, et deux minutes après que les produits chimiques ont commencé à circuler dans ses veines, le « tueur de Noël » de Dayton tourne légèrement la tête vers la gauche.
Puis il ferme les yeux.
L’heure officielle de son décès est fixée à 10 h 36.
Pour James Levinson, les conséquences de ces meurtres dépassent largement les années de procédure judiciaire. Parce que les crimes ont été commis à Noël, les familles devront désormais vivre avec ces souvenirs à chaque période des fêtes.
Il explique :
« Comme ces meurtres ont eu lieu en pleine période de Noël, les survivants ne vivront plus jamais les fêtes de la même manière. »
Rhonda Gullette témoigne à son tour de cette blessure qui demeure :
« Je crois que ma famille est toujours en deuil. Ça nous a changé. Quand une tragédie se produit, ça bouleverse les traditions et ça laisse une blessure. C’est difficile parce que quelque chose de terrible plane ici. Et on ne peut pas le laisser de côté. »
Tekeste Abraham se souvient lui aussi de ce que la disparition de sa sœur a changé :
« Quand elle est partie, on n’a plus entendu son rire si caractéristique. Après ça, Noël n’a plus jamais été pareil. »
Pour James Levinson, aucune explication rationnelle ne permet véritablement de comprendre ce qui s’est passé.
Il conclut :
« Il n’y a aucune explication rationnelle pour comprendre les actes commis par certaines personnes. Ce qu’on peut dire, c’est qu’elles sont le mal incarné. De toute évidence, les meurtriers de Noël, comme on les appelle, n’ont jamais connu l’esprit de Noël. »
Après les procès, les quatre membres du gang de Downtown restent incarcérés.
Heather Matthews est détenue au centre de détention pour femmes de Marysville, dans l’Ohio.
Laura Taylor est détenue à l’établissement correctionnel de Dayton, dans l’Ohio.
DeMarcus Smith est détenu au Centre Nord, dans l’Ohio.
Et Marvallous Keene, condamné à mort pour les meurtres commis pendant cette période de Noël 1992, a finalement été exécuté le 21 juillet 2009.
Une série de crimes qui, en quelques jours seulement, aura transformé des vies ordinaires en une succession de scènes de violence, laissant derrière elle des familles brisées et une ville durablement marquée par ce que Dayton appellera la « tuerie de Noël ».
@ker_gauthier
